Nous ne pouvons donc qu’être choqués par ces chiffres. En effet, alors que l’on se borne à appliquer des quotas drastiques, le fameux numerus clausus, aux étudiants belges, on se retrouve face à des pénuries que l’on comble en faisant appel à des médecins et candidats-spécialistes étrangers.
La principale corporation des médecins, l’ABSyM, a étalé sa mauvaise foi en affirmant que cette forte augmentation du nombre de médecins étrangers, surtout roumains, était purement conjoncturelle et comparable à ce qu’avait connu déjà la Belgique à la fin des années 70, avec l’afflux de médecins libanais. La situation de la Roumanie d’aujourd’hui semble pourtant peu comparable à la guerre du Liban. De plus, les frontières intérieures de l’Europe resteront désormais ouvertes, ce qui nous fait dire que cette tendance est structurelle. D’ailleurs, l’hôpital Saint-Luc ne s’y est pas trompé quand il a créé il y a quelques années une commission Roumanie pour assurer le recrutement de médecins originaires de ce pays.
Le numerus clausus résiste mal à l’ouverture des frontières et au fait que, dans de nombreux pays européens, il n’y a pas de politique de limitation de l’offre médicale. Est-il nécessaire de rappeler que la Roumanie forme 4000 médecins par an, soit près de 7 fois le chiffre belge (700) pour une population de 22 millions d’habitants ?
Lors d’un colloque sur le thème du numerus clausus organisé par la FEF ce lundi 14 avril, le doyen de la Faculté de médecine de l’ULB disait qu’il y avait trois manières de répondre à cette situation de pénurie de médecins.
La première, c’est de délocaliser les patients. C’est le modèle anglais où, dans de nombreuses situations, il vaut mieux se faire soigner à l’étranger qu’attendre plusieurs mois en Angleterre. L’État britannique finance ainsi la prise en charge à l’étranger des patients lorsque son système de soins de santé ne peut leur offrir des soins dans un délai raisonnable. Nous ne pouvons toutefois qualifier cette pratique de solution. C’est au mieux un pis-aller qui doit être provisoire.
La seconde, c’est de délocaliser la formation comme aux Etats-Unis où le prix exorbitant des études de médecine en repousse plus d’un. C’est également cette solution qu’emprunte progressivement notre pays vu ce que les 434 médecins européens représentent par rapport aux 700 médecins belges diplômés chaque année. Il y a de véritables questions éthiques qui se posent avec cette solution notamment lorsque l’on voit qu’un cinquième des médecins diplômés en Afrique vont pratiquer hors de l’Afrique, où le nombre de médecin par habitant atteint des proportions dramatiques. En Europe, il y a ainsi un médecin pour quelques centaines d’habitants, tandis qu’en Afrique, il y a parfois un médecin pour quelques dizaines de milliers d’habitants ! Pour nous, ce n’est donc pas une solution durable, et ne justifie certainement pas de mettre des bâtons dans les roues des étudiants belges.
La troisième voie consiste simplement à accroitre la formation dans son propre pays. Cette manière de répondre au problème de pénurie nous paraît la plus logique à partir du moment où l’on a, en Belgique, un grand nombre de jeunes qui souhaitent entreprendre des études de médecine.
Cette dernière solution devrait se traduire en Belgique par la suppression pure et simple du numérus clausus.
Nous ne voulons plus des quotas parce que nous ne voulons pas que l’on continue à empêcher des centaines d’étudiants de faire les études et le métier qu’ils souhaitent. Nous ne voulons pas que les pénuries s’accroissent au risque de transformer notre système de santé en une médecine à deux vitesse : une médecine privée, (très) chère mais sans pénurie et une médecine publique, relativement bon marché mais pour laquelle il faudra être très patient pour être soigné par un médecin pressé.
La Ministre de la Santé, Laurette Onkelinx, a fait un premier pas en acceptant un élargissement des quotas annuels de 700 actuellement à 1230 pour 2015-2018. Cette mesure devrait permettre à tous les étudiants en cours de cursus de recevoir un numéro INAMI, indispensable pour que la sécurité sociale rembourse leurs prestations, au terme de leurs 7 années de médecine, alors que certains pouvaient craindre de ne pas pouvoir pratiquer la médecine curative puisqu’ils dépassaient les quotas.
Toutefois, cet élargissement des quotas ne résoudra pas l’ensemble des problèmes. Il faut désormais une révision profonde du système de contingentement en prenant en compte sa méthodologie défectueuse et ses dommages collatéraux.
Aucun argument valable n’est avancé pour le maintien du numerus clausus. Il n’est par exemple en rien démontré qu’en Belgique, il existe un lien entre le nombre de médecins et les frais engendrés pour la sécurité sociale. Seuls des intérêts corporatistes, visant à s’assurer une forte clientèle en limitant le nombre de médecins, permettent à ce système de survivre. Jusque quand ?
Mathias El Berhoumi
Président de la Fédération des étudiant(e)s francophones