En France, les étudiants sont descendus dans la rue au côté des salariés pour crier leur colère face à une réforme des retraites qu’ils trouvent injustes. Jean-Baptiste Prévost, président du principal syndicat étudiant en France, l’Unef (Union nationale des étudiants français), nous éclaire sur cette mobilisation exceptionnelle.
Pourquoi l’UNEF s’est-elle engagée dans la bataille contre la réforme des retraites ?
Il y a deux raisons majeures. La première c’est que les étudiants savent compter et raisonner. Cette réforme va amener plus de chômage pour eux en début de carrière car les seniors partiront plus tard. Or, on compte déjà un taux de chômage de 25% chez les moins de 25 ans.Les étudiants se sont donc vite aperçus que cette réforme ne répondait pas à leur problème. Bien au contraire, elle allait leur fermer un peu plus les portes de l’emploi.
La deuxième raison, c’est que cette réforme n’est pas juste. Elle ne leur garantit pas le droit à une retraite future, ni même à un modèle social comme celui de leurs parents au même âge. Le gouvernement s’est servi des jeunes comme d’un alibi : il a engagé cette réforme « au nom des retraites futures ». Mais ce n’est en réalité que pour mieux pousser ces jeunes vers la retraite par capitalisation, vers une voie individuelle de protection sociale. C’est pourquoi l’Unef revendique l’accès à un emploi stable pour les jeunes à la sortie de l’université et un plan d’action social permettant de lutter contre la précarité étudiante (avec la création d’un statut social étudiant, ndlr).
Nous sommes soutenus par les jeunes dans notre combat : 74% des jeunes de moins de 25 ans jugent cette réforme injuste et s’opposent au recul de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans (1).
Concrètement, sur le terrain, comment se passe la mobilisation ? Le contact est-il toujours bon avec toutes les universités, y compris celle bloquées ?
Plus de 60 % des étudiants soutiennent le mouvement (1). Nous avons constaté que la mobilisation prend une forme particulière. Les étudiants sont au côté des salariés. Ni en avant-garde ni en arrière-garde comme ce fut le cas dans d’autres manifestations. On suit le rythme des journées d’action nationale. Il faut noter que l’Unef est présente dans toutes les universités. Entre chaque temps fort, il y a des AG (assemblées générales) dans les universités pour décider de la suite, à savoir la mobilisation et le blocage de certaines universités. De plus en plus d’étudiants y participent, de 2000 à 3000 étudiants par AG ! Nous n’avons aucunement la volonté de généraliser le blocage des universités. Nous préférons faire primer le travail d’information, de sensibilisation par le biais de barrage filtrant.
Les étudiants font preuve de beaucoup de maturité. La mobilisation étudiante est montée vite et fort mais il n’y a pas eu de dérives : ni jeunisme, ni corporatisme. Nous préparons déjà notre participation à la prochaine journée d’action nationale : le 23 novembre.
Quel est le message que veulent faire passer ces jeunes à travers la voix de l’Unef ?
Ils ressentent une vraie inquiétude face à l’avenir. Nos revendications dépassent le simple cadre des retraites. L’Unef va d’ailleurs, en marge de la mobilisation contre la réforme des retraites, mettre en avant le problème du chômage et de l’emploi des jeunes. La reconnaissance des diplômes, entre autres, est un problème urgent à traiter. On n’attendra pas sagement les élections de 2012, comme certains le voudraient.
Vous dépassez votre rôle initial de syndicat étudiant puisque vous vous engagez pour améliorer les conditions des jeunes, qu’ils soient diplômés ou non.
Il n’y a pas deux jeunesses. Les jeunes ont tous la même inspiration à se former, à être plus autonomes. Ils souffrent tous de la précarité. C’est pourquoi nous voulons garantir un accès à la formation et le droit à un emploi stable pour tous.
Les médias affirment que le mouvement s’essouffle. Est-ce aussi votre avis ?
Le gouvernement et les médias sont pressés de tourner la page. La vérité, c’est que la forme de notre mobilisation évolue. Si le gouvernement a remporté la bataille législative, il a en revanche perdu la bataille de la légitimité. Nous ne laisserons pas le gouvernement remettre le couvercle sur nos revendications. 71% des Français soutiennent ce mouvement et pensent que cette mobilisation est justifiée. Le mouvement se poursuit dans un calme très relatif. Il ne faudra sans doute pas grand-chose pour que ça reparte plus fort. La réforme des retraites, c’est un vrai boulet pour le gouvernement. Il devra le traîner tant qu’il n’aura pas de négociations syndicales donnant lieu à de nettes avancées. Pour l’instant, l’unité syndicale tient bon alors que le gouvernement est fragilisé. Le rapport de force social et syndical a évolué. Nous avons les coudées franches ! En tant que syndicat étudiant, nous avons réussi à nous faire respecter, à nous imposer dans le débat.
Peut-on déjà parler d’un nouvel engouement des jeunes pour la politique ? Ou est-ce seulement un boom temporaire ?
Pour moi, il n’y jamais eu de baisse de l’engagement politique des jeunes. On est loin de la génération zapping, profondément individualiste. Aujourd’hui, nous avons tous la même aspiration à l’égalité. Les jeunes ont une conscience politique… Qui peut parfois s’exprimer maladroitement. Mais c’est dû à la déconnexion entre la classe politique et les jeunes. Nous vivons aujourd’hui une vraie crise démocratique !
Plusieurs dizaines de milliers d’étudiants ont manifesté en France ces dernières semaines. L’Unef a d’ailleurs constaté un boom de ses adhésions individuelles. Depuis deux mois, nous avons jusqu’à 30 nouveaux adhérents chaque jour (l’Unef compte 30 000 adhérents, ndlr). C’est toute une génération qui fait ses premières armes dans le débat politique.
(1) Sondages de l’institut CSA / L’Humanité et CSA / Le Parisien – Septembre 2010.